"Mille vies valent mieux qu'une.
Du rouge sur les genoux, écarlate comme les tomates du cageot sur le porte-bagages, Maman remonte sur le vélo. Même après cinq ou six chutes, il faudrait la totalité de l'armée allemande, les Russes et les Japonais, pour la dissuader de dompter le seul moyen de locomotion disponible par ce temps de guerre qui nous prive d'essence.
Maman ne craint rien, pas même la guerre. Alors, évidemment, ce n'est pas une bicyclette qui va lui faire peur.
Quelques années plus tard, quand je serai découragé d'avoir raté ma première tentative d'être comédien, elle me rappellera : "De la volonté, mon fils. Avec de la volonté tu y arriveras." Et du courage aussi.
Il en fallait pour rester seule dans une immense baraque avec ses deux jeunes enfants, tandis que l'armée allemande a fini d'envahir le pays et se trouve postée à Rambouillet. Il en fallait davantage encore pour y cacher une famille juive dans la cave, dont elle s'occupait en secret.
Je déteste fâcher Maman.
J'aimais tant ma mère qu'il m'était odieux de la contrarier et de voir et de voir disparaître de son visage ce magnifique sourire, limpide et franc, qui la rendait si belle.
Papa avait été fait prisonnier. Cela avait certainement inquiété Maman, mais elle n'avait montré aucun signe d'anxiété, s'obstinant à demeurer gaie et enthousiaste.
Heureusement, Paul Belmondo n'était pas homme à se résigner et a programmé et exécuté son évasion grâce à l'aide de Valentin, un chic type avec qui il est rentré en France, à Paris.
L'aventure les a si fortement liés qu'ils n'ont jamais cessé de se voir, jusqu'à la mort de mon père le 1er janvier 1982.
La magie de la réapparition de mon père, maigre et les yeux brillants après cette longue absence, a fait forte impression sur moi. Ma mère exultait, le bonheur était complet. Même si le lendemain, il a fallu se résoudre à le laisser repartir pur se cacher, puis à être privé de lui jusqu'à la libération. Mais grâce à ce court intermède, mon frère et moi avons gagné une petite soeur, Muriel, née neuf mois plus tard.
Une nuit avait suffi pour un troisième enfant. Mes parents ne plaisantaient pas quand il s'agissait d'aimer.
La suite prochainement.
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