"Et moi, et moi, et moi...
Je n'étais pas le premier enfant de mes parents. Je n'étais pas non plus le premier Jacques Dutronc : on m'a donné le prénom d'un de mes oncles, le plus jeune frère de mon père. Il est mort au champ d'honneur, le 7 juin 1940. Avant de naître, j'avais donc déjà ma tombe au Père-Lachaise. J'avais pris de l'avance.
Les frères et soeurs aimaient se retrouver pour des déjeuners interminables. La bouffe, le vin, le tout dans un nuage de fumée quasi opaque. Puis au moment de partir, tout le monde restait encore des heures à parler sur le palier.Enfant, j'écoutais beaucoup de classique surtout le Concerto n°5 dit "L'empereur", de Beethoven. Mon plus ancien souvenir de chansons, ce sont celles d'Edith Piaf. Puis est venu Brassens, bien entendu, ma première grande admiration. Sans oublier le jazz, les disques de mon frère, Charlie Parker et Art Tatum.
J'étais rêveur, j'étais absent. Mon dossier de mots d'excuse devait être le plus inventif et le plus fourni du lycée. Un jour, le surveillant général du lycée a convoqué mon père. Il lui a montré un énorme dossier.
"Qu'est-ce que c'est ?
- Les mots d'excuse écrits par votre femme.
Mon père en a lu quelques-uns, stupéfié.
Elle a fait mourir trois fois sa mère, cette année.
Le digne fonctionnaire avait l'air de le regretter.
"C'est dommage parce que, d'habitude, j'apprécie beaucoup ses qualités d'imagination.
Tout le monde jouait de la guitare à l'époque - où plutôt tout le monde jouait Jeux interdits ; je me démarquait en préférant Django Reinhardt et la musique manouche.
J'étais à l'écart. Je préférais jouer seul : les cow-boys et les indiens, sauf au cinoche, ça ne m'intéressait pas. Je m'entendais mieux avec mes Dinky Toys : comme beaucoup d'enfant de ma génération, j'ai joué pendant des heures avec ces petites voitures.
En somme, l'enfance malgré des noirceurs, celles des matins d'école, du charbon, des profs, de l'après-guerre, de la maladie, m'a épanoui, m'a rendu libre et m'a donné d'agréables illusions. Et àa c'est l'essentiel, parce que l'enfance vous marque pour toujours. Quoi que l'on fasse, ensuite, ses premières images, ses premiers instantanés, ses premières photos, on enconserve les négatifs en mémoire pour le reste de sa vie.
Johnny a très vite été repéré. Vogue lui a fait signer un contrat. Le 14 mars 1960, il enregistrait son premier 45 tours, et passait pour la première fois à la télé un mois plus tard, le 18 avril 1960. Presque tout de suite, avec Souvenirs, souvenirs, il a été propulsé vers les sommets.
Mon succès ? Personne n'a rien compris dans la famille. Mon oncle surtout. Mon père, lui, était ravi; il a souvent dit que j'étais devenu ce qu'il avait rêvé d'être.
C'est pendant mon service militaire en Allemagne que j'ai découvert l'alcool. Je participas à des concours de bau-foot dans les bars allemands. Le une-deux", c'était bière-Schnaps.
Et moi, et moi, et moi s'est vendu à 300 000 exemplaire ; Les Playboys, un peu plus tard, à plus de 600 000 :
"Il y a les playboys de profession
Habillés par Cardin et chaussés par Carvil
Qui roulent en Ferrari à la plage comme en ville
Qui vont chez Cartier comme ils vont chez Fauchon"
Lanzmann a eu un crédit chez carvi pendant deux ans. J'ai eu moi-même des réductions chez eux ; chez Fauchon, on m'a offert un chapon. C'est ma mère qui l'a cuisiné, un délice; Rien de Ferrari, ni de Cartier en revanche. La gloire a hélas ses limites.
Je ne sais plus qui a dit :
"Si je fais le bilan, ce sera un dépôt."
Le syndrome Witzelsucht (de l'allemand withzelh "blaguer" et sucht signifiant "addiction"/désir ardent"). Définition officielle : "Lésion neurologique rare caractérisée par une tendance à faire des jeux de mots incessants et des blagues déplacées".
Un peu plus tard, j'ai failli me marier avec Guislaine, que j'avais rencontrée à l'école du dessin. J'ai dit que je voulais annuler le mariage la veille de la cérémonie, la famille de ma fiancée a beaucoup ri, avant de comprendre que je ne plaisantais pas. Guislaine était très possessive et supportait mal l'idée d'être mariés à un musicien, de mener une vie de bohème. Elle était jalouse de mes cigares et en cassait régulièrement. J'me suis dit qu'un jour elle allait s'y habituer et puis je me suis retrouvé au pied du mur : les faire-part avaient été postés, le repas de noce organisé et payé, la salle réservée et je me suis réveillé au milieu de la nuit, en sueur, comme dans les films, en me disant que j'allais faire une connerie et du coup, j'ai fait marche arrière la veille du grand jour plutôt que de répondre "non" à la question "Voulez-vous l'épouser ?"
"C'est affreux de faire ça."
C'est ce que m'a dit mon père en apprenant la nouvelle. Je crois que c'est le seul reproche qu'il ne m'est jamais dit.
Des années plus tard, Guislaine m'a écrit ; elle m'a donné son numéro, j'ai bêtement perdu la lettre.
Pour Et moi, et moi et moi, je me suis inspiré de Tout va très bien madame la marquise. J'adorais cette chanson et son côté répétitif que j'ai repris pour la mélodie.
Ça a été un des gros succès de l'été. On l'entendait partout. La radio et la télé matraquait le titre.
En astrologie, je suis Taureau ascendant Poisson. Je ne fous rien pendant des mois, des années et puis tout à coup je fonce... Ça c'est mon côté Taureau...
Puis les succès se sont enchaînés Les Playboys et J'aime les filles m'avaient fait passer pour un séducteur, Il est cinq heures Paris s'éveille pour un poète. L'opportuniste est sorti quelques mois plus tard...
"Bonjour, je viens voir mon fils"
Thomas est né le 16 juin 1973. Un jour j'écrirai un livre sur lui. Thomas par Dutronc.
La suite prochainement.