"Je suis comme je suis ...
Elle pousse ses premiers cris au 33, rue de Paris à Courbevoie, rive gauche de la Seine. Née sous le signe du Taureau, terroir et concret, elle sera, n’en déplaise aux imaginatifs, plus fourmi que cigale. Econome.
En ces années de la in du XIXe siècle, Zola crie son « J’accuse ». L’impératrice Elisabeth d’Autriche vient d’être assassinée à Genève. L’affaire Dreyfus divise les Français.
Dans son berceau, le bébé pressent qu’elle ne va pas s’ennuyer dans ce monde où l’on s’engueule…
Puteaux est une Italie miniature à cette époque, envahi par des exilés qui ont fui la guerre civile. C’est en chantant O Sole Mio que vous vous imprégnez de la véhémence napolitaine…
1905. La fête à Neuilly s’étale sur plus de deux kilomètres. Tintamarre ronflant des orchestres, limonaires et manèges. Juchée sur les épaules de votre père, barbouillée de guimauve, suçotant un mirliton, vous êtes émerveillée par la foule, les cris, l’odeur des frites, de moules et de nougats.
Grand spectacle, fête provisoire, comme un décor de cinéma. Est puis, il y a la Goulue. Un personnage du siècle. Et Louise Weber qui fait fureur en reine du canacan. Blonde, grande, les cheveux sur le front, des rouflaquettes etc es risettes. un ruban noué dans le cou et soixante centimètres de froufrous et de dentelles qu’elle faisait virevolter.
Dans les journaux de l’époque on notait poliment qu’ « elle avait le feu aux fesses ! »
Les filles sont belles « au coin d’la rue là-bas ». Sous les réverbères, les racoleuses parfois en robe de soirée, tour de cou de lapin, attendent leur clientèle.
A la sortie des usines, entre midi et une heure et demie, on faisait cercle autour des gars qui venaient avec leur accordéon, leur mandoline, et on chantait des chansons. C’était comme ça la vie là-bas. Y avait pas de pauvres. Beaucoup de gaieté.
1912. Enlèvement de la Joconde. le célèbre tableau de Léonard de Vinci disparaît du Musée du Louvre. Mona Lisa se fait la malle. On la cherche partout.
Les journaux ne parlent que de ça. Dans la rue, nous les gosses, on chantait :
« On a retrouvé la Joconde,
Avec sa petite gorge ronde.
Elle était en Italie
en train de fauchera des macaronis. »
Et puis, il y a eu aussi la « bande à Bonnot », belle histoire de voleurs. Tout le monde les cherchait, même nous les mômes. Tout le monde les voyait partout.
Et puis ce fut l’été 1914. Un nom résonna partout : Sarajevo. la guerre commença. Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès est assassiné par un jeune de vingt-huit ans, Raoul Villain. A la Brasserie du Croissant, rue Montmartre.
Le samedi et le dimanche, on dépensait plus que d’habitude. On appelait « faire sauter l’anse du panier ».
La suite ? Sacha Guitry triomphe au Palais-Royal, avec Yvonne Printemps. Et après 1561 jours de guerre, les canons ferment leur gueule. La colombe de la paix, traitresse, prend la relève de la « der des der »; elle amène dans son sillage la grippe espagnole. Bilan : des millions de morts en paix !
Aux tôtés d’une actrice anglaise et de Mirka, la danseuse des jolies Bergères, vous chantez des « gueuseries » du genre :
« C’est nous les petites bourelles
des tortures corporelles
Pour une bagatelle
On coup, on écartèle
on tenaille les mamelles
on retourne les prunelles
on pince les parties naturelles
C’est nous les p’tites bourelles. »
Il y a Clara Ward, princesse de Chimay, la première « femme nue » de l’histoire du music-hall. Il y a aussi Maud Loty, surnommée « la reine du théâtre en pyjama », parce qu’elle apparaît souvent en déshabillée. Elle a créé « Il m’a vu nue, toute nue », chanson que Mistinguett rendra célèbre.
C’est bon alors de prendre le temps de vivre dans Paris, capitale des troquets.
Parmi les excentricités, une jeune noire américaine, plutôt d’aspect timide, arrive à Paris. Elle s’appelle Joséphine Baker. Vous : « Quand on arrive à Paris avec deux bananes, quelle réussite ! »
Sur l’air de « Y a d’la joie » qui venait tout juste de sortir, je chantais :
« Blum !
Mon petit coeur fait Blum ! »
J’ai joué dans « Le jour se lève », avec Carné (annagramme d’écran) et Jacques Prévert, le poète.
Puis dans Circonstances atténuantes de Jean Boyer. « Pas folle la guêpe » restera.
De Gaulle, futur général de la France libre, ayant aimé Marie-qu’à-d’ça, fredonne les paroles de Jean Boyer : « Elle était jeune et belle, comme de bien entendu… » Les soldats partiront au front cet air de Georges Van Parys à la bouche.
Pendant la guerre, les salles de cinéma deviennent des rouges pour les Parisiens, car elles sont bien chauffées. On y projette des productions de la Continental et de la Toi, firmes allemandes. C’est l’époque des bobards. On prétend que Goering est mort. Que de Gaulle est le fils naturel de Pétain…
Puis c’est « Les enfants du Paradis ». Ou je joue Garance, au sourire de Joconde, la demi-déesse au nom de fleur. Sa chanson est son hymne :
« Je suis comme je suis,
Je suis faites comme ça,
Quand j’ai envie de rire,
Oui, je ris aux éclats !
J’aime celui qui m’aime,
Est-ce ma faute à moi
Si ce n’est pas le même,
Qui m’aime chaque fois ? »
Un vent de panique souffle sur ces gens qui furent « très occupés »… et les autres ! Dans les bagarres, on ne fait pas toujours le détail. Georgel chante opportunément : « La vie commence demain ! »
J’ai été ensuite emprisonnée au dépôt. Il y avait la mère d’Edith Piaf. Du côté des hommes, Tino Rossi chantait Ave Maria à la messe dominicale.
Je me souviens d’Yvonne Printemps, elle avait un charme etc exceptionnel Sacha disait d’elle : "dons de Dieu de dons de Dieu ! "
Un mot enfin de Jacques Prévert :
« Elle est d’ailleurs
Comme la mer
ou comme une ville
Calme mouvementée lucide ingénue marrante…
Arletty
Elle est merveilleuse."