"Elle est là.
Dans le salon. La fameuse télé dont tout le monde parle à la radio.
La pendule en forme de spirale occupe tout l'écran, la musique joue en sourdine, chacun règle sa montre, la longue aiguille noire des secondes tourne lentement.
C'est un peu moins triste que la mire mais on trépigne tout de même d'impatience. Ça y est ! La speakerine apparaît. Souriante, joliment coiffée et maquillée, c'est Jacqueline Huet qui présente ce soir le programme.
Il y a plus de cinq présentatrices. Certaines sont très populaires et déjà leur vie privée est connue de tous. Jacqueline Joubert, la première, la "chouchoute" des téléspectateurs a épousé en 53 le reporter Georges de Caunes et lui a donné un petit Antoine.
Catherine Langeais est mariée avec Pierre Sabbagh qui a créé le journal télévisé. Ces visages connus participent désormais à la vie de chaque jour. On a presque envie de répondre à leur Bonsoir quotidien.
Autour de la table, la famille au grand complet a les yeux rivés sur l'écran magique. On dîne en silence. Trônant sur le buffet, le poste occupe une position stratégique dans la salle à manger.
Acheté à crédit, il est vite devenu le centre des soirées familiales. Finies les discussions autour de la table, les jeux de société après le dîner, ou un bon bouquin. On sort désormais en fonction des programmes télé qu'on découvre dans télé-magazine. Et lorsqu'on a pas de télé, on va chez les voisins.
Bulletins météo, premiers feuilletons, journaux télévisés, diffusion de pièces de théâtre, retransmission de messes de minuit ou de compétitions sportives... La télévision est à inventer. Le 3 juin 1953, tout Paris se presse devant les quelques écrans de télévision privés ou devant les vitrines des marchands de postes de télé pour assister à la première retransmission en direct : le couronnement d'Elisabeth II à Londres.
Les speakerines sont des figures familières du petit écran. Elle annoncent les programmes et gardent un éternel sourire, même si elles doivent présenter les excuses de la chaîne lorsqu'un problème technique retarde ou empêche la diffusion prévue.
Déjà, la télé fait débat : "Averty génial ? Averty à l'asile ?". Télé 7 jours pose la question en novembre 1963 et déclenche "un Niagara d'encre d'imprimerie", vu le flot des réponses. verdict : 80% des lecteurs rejettent le créateur des raisins verts, dont le fait d'arme est de passer, cruelle fiction, des bébés à la moulinette... Des sketchs au vitriol entre chansonnettes sucrées, ballets évanescents et rosseries signées Jean-Loup Dabadie...
Jean-Christophe Averty met "la folie" à l'affiche et devient vedette, malgré lui, en moins de deux semaines. Il invente l'art télévisuel. On casse la télé, on monte un père Ubu totalement électronique, on passe le bébé à la moulinette... Tout est possible.
Averty collectionne les épithètes péjoratives : "maboule de la télé", "zinzin du petit écran", "Don Quichotte incompris"... Ma Mamie n'était pas en reste, elle le trouvait complètement fada.
Le mot de la fin est pour le magazine satirique Hara-Kiri qui lui décerne son prix "Bête et méchant".
En cette fin d'année 1967, les speakerines Denise Fabre, Anne-Marie Peysson et Jacqueline Huet présentent leurs meilleurs voeux aux téléspectateurs.
A la maison, la radio est déjà relégué dans la chambre ou dans la cuisine.
Basta !
