"Une illustration, là, sous vos yeux.
Tous les vendredis, Mamie va faire le marché sur la place Jean Jaurès de Carmaux. C'est peu dire qu'elle connaît bien sa vie. Elle nous raconte la fin tragique de l'homme qui voulait sauver la paix. Extrait :
Dans la moiteur d'une journée torride qui s'achève, Jean Jaurès, attablé à sa place familière du café du Croissant finit de dîner. Malgré la nuit tombé, ce 31 juillet 1914, il fait encore si chaud que l'on a laissé ouvertes les fenêtres du café. Jaurès tourne le dos à l'une d'elles.
Il a cinquante-cinq ans, Jaurès. Lui, qui a toujours été rond, a pris maintenant franchement de l'embonpoint. La fatigue marque son visage trop gris ou le sang n'afflue que dans la passion d'un discours ou d'un débat. Il est 21 h 40. Tout à coup, une main soulève le rideau derrière Jaurès.
Une main qui tient un revolver. Deux coups de feu claquent, à une seconde d'intervalle. Jaurès s'affaisse sur la table, doucement, comme s'il s'endormait. Aussitôt dans le café, un cri suraigu, celui d'une femme :
- Ils ont tué Jaurès !
Question : qui a tué Jaurès ?
Il sera facile d'y répondre.
Autre question : pourquoi a-t-on tué Jaurès ? Cette fois la réponse sera moins aisée mais ma Mamie a mené l'enquête...
Depuis l'extrême jeunesse, depuis son enfance en pays cathare, terre traditionnelle d'opposition, Jaurès est attachant. Il a adoré sa mère : pour lui elle sera toujours mérotte. Il a un frère Louis qui sera marin. Les Jaurès sont pauvres, mais heureux, dans leur ferme de la Fedial Haute, à trois kilomètres de Castres.
Rien de plus brillant que les études du jeune Jean Jaurès. Sans relâche, il s'inscrit en tête de sa classe. L'éloquence lui est naturelle. Sa prose suscite tant d'enthousiasme chez ses condisciples que désormais, à l'heure de la sortie, ils lui crieront :
- Fais-nous un discours !
On n'a pas besoin de le prier, il grimpe sur le banc et parle.
Jaurès éblouit par son intelligence, mais surprend par le négligé de sa tenue. Ce laisser-aller l'accompagnera toute sa vie. Ses amis lui verront toujours le même pantalon jamais repassé et les mêmes boutons manquants à sa veste. Il aura plus de quarante ans quand Aristide Briand lui montrera que la boutonnière que l'on trouvait au bas du plastron était destinée à se rattacher au premier bouton du pantalon. Émerveillé, débordant de gratitude, il s'écriera :
- Ce Briand est étonnant, il sait tout !
A l'École normale supérieure, il attache sa blouse avec une ficelle et se promène partout en pantoufles. Il sortira de Normale troisième, derrière Bergson, second, et un certain Lesbazille, premier.
Le voilà lancé dans la vie.
Avec cela, un garçon comme les autres. Et il est amoureux comme les autres : la fille d'un châtelain. Il demande sa main, on la lui refuse. Il souffre beaucoup. Il finira par épouser, quelques années plus tard, Louise Bois, une belle jeune fille de quinze ans, plantureuse, fille d'un marchand de fromages.
Il n'est pas sûr que cette Louise lui ait apporté grand chose, ni compréhension, ni aide intellectuelle. Toujours la carrière de son mari lui restera indifférente. S'occupera-t-elle de lui sur le plan matériel. Pas même.
Il dira : "Elle me repose."
Elle se bornera à lui donner deux enfants, Madeleine et Louis.
Dans le monde politique, on commence à parler du jeune Jaurès. Il a vingt-six ans quand il vient siéger à la chambre, ce qui fait de lui le plus jeune député de France.
Ce qui pour lui sera déterminant, c'est sa rencontre à Toulouse avec Jules Guesde, à la fois maître à penser et prophète de l'idée socialiste. Toute une nuit les deux hommes discutent.
La grève de Carmaux va emporter cette décision.
Il va accepter de soutenir le programme du parti ouvrier rédigé et acclamé au congrès de Marseille. Il est élu.
Dès 1893, il est chef du parti socialiste.
Il va fonder l'Humanité, organe du mouvement.
Sans cesse, il est sur la brèche, il parle, il écrit, il tient à travers la France d'innombrables réunions.
Il attire des foules gigantesques.
Jamais il n'accède au pouvoir. Il couvre les socialistes, mais ne les suit pas. Il se bat pour l'unité du mouvement ouvrier français et européen.
Après avoir cru à la culpabilité de Dreyfus et s'être montré pour lui parfaitement sévère, il se ravise aussitôt qu'on lui apporte la preuve qu'il s'est trompé et dès lors se bat pour le prisonnier de l'île du Diable. Cette grande voix exerce sur le Parlement, sur la vie politique française, une immense autorité.
Pour l'extrême droite, il est devenu l'homme à abattre. On refuse de voir ce qu'il y a de générosité dans son action, de tolérance dans ses attaques.
Le grand, l'éternel combat de Jaurès, il le livre pour la paix, toujours.
Souvent, dans ses discours, il dépeint en véritable visionnaire. Il ne peut tolérer l'image des hommes qui vont mourir et d'autant plus qu'il s'agit des Français car cet internationaliste aime passionnément son pays. Il se déclare contre toute guerre offensive et s'oppose à la loi des trois ans. Il sait que l'entraînement d'un soldat est achevé en six mois. Alors pourquoi vouloir garder ces jeunes hommes trois années dans les casernes ?
Jamais autant qu'à cette occasion Jaurès n'a été attaqué, insulté, littéralement couvert de boue.
On a proféré contre lui des injures inouiës, la moindre étant de le dénommer : Heer Jaurès. A tout propos, on a juré qu'il était vendu à l'Allemagne. Le général Messimy a témoigné de l'intérêt passionné du député Jaurès pour notre défense, de ses adjurations répétées pour que l'on renforçât nos fortifications du Nord.
Tel est le vrai Jaurès.
Mais pour ses ennemis, il est Herr Jaurès et il est vendu à Guillaume II.
Quand Jaurès s'oppose ensuite au voyage présidentiel en Russie, il en prend littéralement plein la gueule. Dans Paris-Midi, Maurice de Waleffe écrit : "A la veille de la guerre, le général qui commanderait à quatre hommes et un caporal de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui mettre, à bout portant, le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général là n'aurait pas fait son plus élémentaire devoir ? Si, et je l'y aiderais..."
Le jour de l'arrivée à Paris de Poincaré, Léon Blum croise Jaurès, sa valise à la main.
Un poème cette valise.
Il y entasse généralement un peu de linge, des livres et pour parer à une petite faim, un morceau de fromage. Souvent cette valise mal fermée s'ouvre sur le quai de la gare et les employés, mi-attendris, mi goguenards, aident M. Jaurès à rassembler ses trésors.
A Léon Blum, Jaurès déclare :
- Je pars pour Bruxelles.
Toute l'Europe socialiste s'est rendue dans la capitale belge. Il dira dans son discours : "Est-il possible que des millions d'hommes puissent, sans savoir pourquoi, sans que les dirigeants le sachent, s'entre-déchirer sans haïr ? Il me semble lorsque je vois passer dans nos cités des couples heureux, il me semble voir à côté de l'homme dont le coeur bat, à côté de la femme animée d'un grand amour maternel, la Mort marcher, prête à devenir visible."
Le 28, venant de Reims, Raoul Villain est arrivé à la gare de l'Est pour tuer Jaurès. A travers le premier signalement de police que l'on connaisse, nous découvrons celui qui va peser si lourdement sur le destin de tant d'hommes : "Paraissant âgé de vingt à vingt-trois ans, grand, mince, ce jeune homme était vêtu correctement. Blond, les cheveux assez longs, il porte la moustache taillée à l'américaine."
Qui est ce Raoul Villain ?
Le fils d'un greffier de Reims. Quand il avait deux ans, sa mère l'a jeté par les fenêtres. Les Villains habitent au premier étage, l'enfant s'en est tiré, mais dès lors sa mère a vécu dans un asile d'aliénés et y est morte. La grand-mère de Villain était folle, elle aussi.
Lourde hérédité. Une enfance morne, apathique.
Raoul parvient à l'âge d'homme sans avoir touché une femme.
Il est dévot, presque bigot.
Souvent il a rêvé de mourir pour la patrie. Et à partir de 1913, Jaurès va occuper son esprit. Il l'a découvert dans les journaux ses propose déformés. La lecture des journaux est pour lui une véritable passion Et parmi les admirateurs de Villain, il y a Péguy. D'abord grand admirateur de Jaurès, Péguy s'en est séparé jusqu'à devenir l'un de ennemis les plus ardents.
Il a même écrit : "Je demande pardon aux lecteurs de prononcer ici le nom de Jaurès. C'est un nom qui est devenu si bassement ordurier."
Il l'appellera aussi un "malhonnête homme" et encore "un pleutre, un fourbe parmi les fourbes, un grossier maquignon du midi, une de nos hontes nationales". Puis en avril 1913, un de "ennemis de l'intérieur" qu'il convient de "mettre au pas". Ce sont très exactement les termes qu'emploie Raoul Villain, le jour des obsèques de sa grand-mère, devant deux témoins successifs.
La guerre ? Villain y croit, Villain la souhaite. Or Jaurès lui fait barrage.
La simple logique commande d'abattre Jaurès.
Le 30, il erre sur les boulevards, il tombe sur des hommes qui crient "A bas la guerre, vive la paix !" Villain sursaute, cet abominable jaurès ! C'est décidé, il va attendre Jaurès à la sortie de l'Humanité et l'abattre, là, sur le champ.
Ce n'est qu'à minuit que Jaurès sort du journal. Villain le voit entouré de trois journalistes. Il est surpris par la jeunesse de son regard. S'agit-il bien de l'ennemi exécré ? A des passants qui l'entourent, il demande :
- Pardon, lequel est Jaurès ?
- C'est celui qui marche au bord du trottoir !
- Merci.
Il n'a pas tiré. Il n'en a pas eu la volonté. Quelques heures plus tôt, il voulait tuer Jaurès à la sortie de l'humanité ! Mais Raoul Villain n'est pas à une contradiction près.
Jaurès prend congé de ses amis. On lui a appelé un taxi dans lequel il monte. Villain, immobile, regarde s'éloigner la voiture rouge.
Le lendemain, l'heure est grave, Jaurès est bouleversé, atteint au plus profond de lui-même.
Mais il n'est pas homme à oublier l'heure des repas.
Son appétit n'a d'égal que sa capacité d'absorption. Dîner mais où ? Quelqu'un propose le Coq d'or.
- Non, dit Jaurès, c'est un peu loin. Allons au Croissant, c'est plus près.
On y va. La salle est bondée, tout le monde le regarde. On entend :
- C'est Jaurès ? Ah ! s'il pouvait empêcher la guerre !
Le dîner traîne. Le personnel ne parvient pas à faire face à tous ces consommateurs assoiffés qui entrent et commandent des demis.
Un journaliste, René Dolier, s'approche, montre à Landrieu une photo :
- C'est ma petite fille.
- Peut-on voir ? dit Jaurès.
Il se penche sur la photo.
A cet instant précis, le rideau s'écarte brusquement. Une main, un revolver. Deux coups de feu. Un cri de femme :
- Ils ont tué Jaurès !
C'est fini, il n'y a plus d'obstacles à la guerre.
Dehors, le metteur en pages de l'Huma a vu Villain tirer et tenter de s'enfuir vers la rue de Réaumur. Il l'a rattrapé, l'a assommé d'un coup de canne. Un policier les a rejoints, s'est emparé de l'assassin.
En apparence rien de plus simple, rien de plus évident que le meurtre de Jaurès par Villain. Un personnage instable, "bizarre", fils et petit-fils de folles", très proche du déséquilibre mental, un raté qui se découvre tout à coup une raison d'être et un but qui le valorise à ses yeux. Intoxiqué par une presse qui renouvelle de jour en jour, les appels au meurtre contre Jaurès.
Mais ma Mamie n'est pas dupe : "Comment Villain a-t-il pu trouver l'adresse de Jaurès qui était cachée ? Comment a-t-il pu, en sortant de la gare de l'Est, prendre sans hésiter prendre l'autobus qui menait au pavillon qu'habitait Jaurès, si personne ne lui avait fourni les précisions nécessaires ? Ou a-t-il dormi ? Qui étaient ces gens qui regardaient par la fenêtre avant qu'il abatte Jaurès ?"
Un rapprochement vient à l'esprit, irrésistiblement : comment ne pas évoquer l'assassinat de John F. Kennedy ? C'est le grand mérite de Mamie de l'avoir souligné la première. Dans les deux affaires, on s'est hâté de tenir pour indiscutable que Raoul Villain autant que Lee Harvey Oswald, déséquilibrés l'un et l'autre, avait agi isolément. Dans les deux cas, on entendit proclamer une vérité officielle, inspiré par la raison d'Etat.
Il était de la première importance d'assurer que le criminel avait agi seul. Et si, d'autre part, on prouvait qu'il n'avait pas "toute sa tête", on évitait ainsi ces remous politiques qui troublent la bonne conscience d'une nation. Et si Villain a eu des complices, quels sont-ils ?
Ma Mamie n'en dira pas plus, mais elle a son idée derrière la tête...
Ce n'est qu'en 1919 que l'on jugera Raoul Villain.
Il sera acquitté !
On est au plein de l'ivresse de la victoire. Douze jurés ont donc considéré que ce n'était pas une faute d'avoir abattu Jaurès : si on l'avait écouté, n'aurait-il pas privé la France la France de sa victoire ? La famille Jaurès devra même payer les frais du procès.
Villain est allé se réfugier dans l'île d'Ibiza. Grâce à un petit héritage, il s'est fait construire une maison. Là, éternel solitaire, il va vivre dans une saleté repoussante. Il erre dans l'île en chantant Frère Jacques. Les enfants le poursuivent, se moquent de lui et lui lancent des pierres.
On l'appelle le "fou du port".
La guerre espagnole éclate. A Ibiza, les nationalistes tentent de prendre le pouvoir. Les républicains bombardent l'île, y débarquent. On leur indique la maison du "fou du port" comme pouvant abriter un suspect. ils s'y rendent, interrogent le propriétaire, découvrent son identité.
Sur la plage des galets, on retrouvera un cadavre, la gorge éclatée, la poitrine percée d'un trou rouge, béant.
C'était là tout ce qui demeurait de Raoul Villain, l'homme qui avait tué Jean Jaurès.
Collection "Mamie explore le temps"
Lee Harvey Oswald - Stavisky - Sarajevo ou la fatalité - Jeanne d'Arc - Seul pour tuer Hitler - Leclerc - Sacco et Vanzetti - La nuit des longs couteaux - Jaurès - Landru - Adolf Eichmann - Nobile - Mr et Mme Blériot - Les Rosenberg - Mamie embarque sur le Potemkine - L'horreur à Courrières - Lindbergh - Mamie au pays des Soviets - Jean Moulin face à son destin - Mamie est dos au mur - L'assassinat du chancelier Dolfuss - L'honneur de Mme Caillaux - Mamie au pays des pieds noirs - La Gestapo française - Auschwitz - Le discours d'un Général - Mamie à Cuba - Le discours d'un Maréchal - Mamie et les poilus - Guernica - Mamie lit le journal Paris-Soir - Mamie et le docteur Petiot - Guynemer